Les Actes de Paul – livre apocryphe

 

 

 

Après toute notre étude des Actes d'Apôtres et ce tour autobiographique qu'on vient d'accomplir, il nous semblerait dommage de ne pas évoquer – en écho avec le livre de Luc – ce livre apocryphe intitulé Actes de Paul.

 

Donnons une vue panoramique.

 

Les frères "judéos-chrétiens" avaient précédé Paul et "ouvert le chemin" comme Jean avait précédé Jésus. Aussi en maints endroits où il se rendit, des communautés chrétiennes étaient déjà formées (Actes 2:5; 8:1; 11:19, 26:7) et parmi elles un grand nombre de la diaspora juive, les "douze tribus dispersées" ( Jacques 1:1; 1 Pierre 1:1 et Hébreux 11:13 – voir aussi Lévitique 25: 23;I Chroniques 29:15; Psaumes 39:12; Éphésiens 2:12 et Jean 15:19). Paul devait les affermir dans leur foi tout en les convainquant de sa nouvelle vision du Christ. Car contrairement à Jésus Christ, on ne lui dit pas: "nous sommes indignes d'enlever tes sandales." D'ailleurs, il est intéressant de noter que dans l'apocryphe Actes de Paul datant d'environ 150 – à un moment où l'apostolat itinérant était à la mode – et qui semble ne pas devoir grand chose aux Actes d'Apôtres, Paul n'est pas présenté comme un fondateur de congrégations ou comme un apôtre ayant pour rôle d'affermir celles-ci, mais comme un évangélisateur dans des communautés déjà existantes. Ce n'esst pas tout. Il désire convertir pour qu'on adopte son style de vie de "sans patrie, famille et argent". Ainsi des promis au mariage, renoncent à leurs épousailles (III, 7-16 et 18); des personnes mariées, renoncent à leur statut social et leur richesse (III, 7-16 et 18), non sans vives oppositions de leurs proches. La femme Thècle, renonçant à son mariage incarne l'aura charismatique de Paul: elle l'écoute en cachette puis le suit partout jusqu'à risquer sa vie dans l'arène d'où elle sort en miraculée. Tite y apparaît du début à la fin comme compagnon de service, ce qui vaudra les Actes de Tite du VIème siècle au plus tôt. D'après Tertullien (II-IIIème siècle), l'auteur des Actes de Paul est un presbytérien d'Asie mineure comme pour compléter l'autorité de Paul par la sienne. Les témoins directs de l'apocryphe permettent par divers fragments de rassembler les textes primitifs le composant (I; III-IV; X: 2-5; XIV) et de recomposer quelques étapes de l'itinéraire de Paul: Damas-Jérusalem-Antioche de Syrie- Iconium-Antioche de Pisidie-Myre-Sidon-Tyr-Jérusalem-Cilicie (où se situe Tarse)- [Syrie (Antioche, Damas) - Cyrène (en actuelle Libye, en passant peut-être par Chypre et la Crète)] - Smyrne-Éphèse-Philippes-Corinthe-Voyage en Italie-Rome(I-VIII et IX-XIII). On peut leur faire correspondre, dans l'ordre, les passages suivants des Actes d'Apôtres sans que l'itinéraire soit identique, mais pourtant présentant dans les passages soulignés une correspondance d'ordre possible qui réunit en un seul tous les voyages (on y ajoutera des indications des épîtres):

 

Damas: 9: 1-2; II Corinthiens 11: 32-33; Galates 1:16-17

 Jérusalem: 9:26.

 Antioche de Syrie: 11:19-26; 14:21,26; 15:22;18:22.

 Iconium: 13:50-51; 14:1-7,19-23; 16:1-3; II Timothée 3: 10-11.

 Antioche de Pisidie: 13:14, 45-50; 14:19-23; II Timothée 3:11.

 Myre: 27:1-6;38 - voire 21:1*. Rattachée à la Pamphilie citée en Actes 13:13-14; 14:24-26;15:38; 16:6; 27:5.

 Sidon: 27:1-3

 Tyr: absent, mais proche de Sidon, cette ville côtière de Phénicie se trouvait sur le chemin allant de Césarée à Antioche de Syrie. Donc, Paul put faire le voyage Myre-Sidon et descendre à Césarée en passant par Tyr pour se rendre à Jérusalem.

 Jérusalem: 11:1-4,18; 15:1-2, 22-29; Galates 2:1-2

 Cilicie: 6:9; 15:41; 21:39; 22:3; 23:34; 27: 5; Galates 1:21 – pour Tarse: 9:11; 22:3 –

 [Chypre] :Actes 4:36; 13:1-13; 15:36-41.

 [Crète:]: 27: 6-16, 37-38; Tite 1:5, 10-12 (?)

 Cyrène: absent, mais Lucius y est originaire.

 Smyrne: absent, mais une des 7 congrégations de la Révélation de Jean

 Éphèse: 18:19-21; chap 19; 20:1; 17-38; une des congrégations où est envoyé une lettre et aussi une des 7 villes de la Révélation de Jean.

 Philippes: chap 16; 20: 1-2,6; Philippiens I:19; 2:24.

 Corinthe: 18: 1-17; 19:1; 20:2-3 – Voir les lettres envoyées à sa/ ses congrégation (voire aux Romains).

 Voyage en Italie: aucune indication précise dans les Actes de Paul contrairement au livre de Luc: chap 27-28: 1-13

 Rome: 28: 13-30

 

Aussi, de même que les évangiles apocryphes ont voulu réunir les quatre évangiles canoniques en un seul, de même l'auteur des Actes de Paul a pu vouloir condenser tous les voyages de Paul consignés dans les Actes d'Apôtres en un seul. C'est cet auteur d'Asie mineure qui aussi donne le premier portrait physique de Paul. On ne sait s'il tient de témoins rencontrés, ce qui est fort possible, voire qu'il l'ait rencontré lui-même ; toujours est-il que ce portrait coïncide avec le culte des apôtres (comme celui du Christ) florissant au IIème siècle et qui sert à établir une iconographie qui voit le jour peut-être à partir de ce moment, en tout cas attestée au IVème siècle (catacombes de Santa Tecla ou Sainte Thècle et Hypogée des Aurelii oudes Auréliens, catacombe gnostique à Rome). Les Actes de Jean (89) de la même période que les Actes de Paul donneront aussi un portrait de Jésus-Christ, bien qu'uniquement de taille et d'expression des yeux.

 

 

 

Saint Paul Philosophe, IVème siècle, Rome.

 

"Or, il vit Paul, un homme de petite taille, à la tête dégarnie, aux jambes arquées, vigoureux, aux sourcils joints, au nez légèrement aquilin, plein de grâce; en effet, tantôt il apparaissait tel un homme, tantôt il avait le visage d'un ange."

 

Actes de Paul (III, 3)*

 

 

 

( Écrits Apocryphes I, Pléiade. P 11290-1130). Il s'agirait en fait du portrait d'un général (voir R. Grant: "The description of Paul in the Acts of Paul and Thecla"; Vigiliae christianae, 36, 1982, 1-4. Ce portrait est devenu traditionnel dans l'iconographie chrétienne.

 

 

 

Ce visage de l'Hypogée aurelii représenterait Pierre, mais du côté physique, la calvitie le rapproche plutôt du portrait traditionnel de Paul; du côté moral, l'austérité (2 Co 10: 1,9), la détermination ( Romains 8:35-39 ), la marque de maintes tribulations (2 Co 11:22-27; 7:5) et une certaine mélancolie (2 Co 2:1-5) visibles le rapprochent encore de Paul plutôt que de Pierre (image trouvée dans l'encyclopédie Tout l'Univers mais non retrouvée sur internet.) Paul était aussi physiquement atteint par une maladie (II Co 12:6; Galates 4:13), suite à une blessure infligée (Actes 14: 19; 23:1-5); mais plus probablement souffrait-il des yeux, peut-être d'une cataracte traumatique, maladie bien connue dans l'antiquité (Galates 4: 15; 6:11). Sans cela, sa vision put rester fragile après sa cécité de trois jours, et la lecture, l'étude et l'écriture de ses épîtres ne pouvaient qu'accentuer cette fragilité. L'"épine dans la chair" peut être l'"épine" conjectivitale que je connais bien, régulièrement touché par un oeil sec dû à la pollénisation et qu'un intense travail intellectuel intensifie. L'"épine"de Paul peut être aussi au pied: le thème artistique du spinélio ou tireur d'épine traité depuis la fameuse sculpture du Capitole (1er siècle avant notre ère) est bien connu; mais je pense davantage à une infection gangrènale. Je pense au vers de Ma Bohème de Rimbaud: «De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur» et davantage encore à l'expression "l'homme au semelle de vent" trouvé par son ancien ami Verlaine: elle s'appliquerait encore plus à Paul, non du côté de la fuite, mais de la foi. Sans elle, Paul aurait fini peut-être par souffrir du même cancer et martyr qu'Arthur Rimbaud, tant il fut un marcheur infatigable dans des terrains souvent ardus. En fait, je crois que pour Paul, l'épine dans la chair fut de double nature.

 



 



 

Il est tout de même étonnant que les annales des Romains qui ont attestés de l'existence de Jésus ne contiennent aucune mention de Paul qui aurait pu être résumée ainsi: "Un certain Paul de Tarse, juif de citoyenneté romaine par son père et qui fut un persécuteur des suiveurs de Jésus se convertit par miracle à Damas et devint prédicateur actif autant parmi les Juifs que parmi les nations et appela ses fidèles chrétiens qui fondèrent de nombreuses communautés dans leurs villes à travers tout l'empire.

 

Nous n'irons pas jusqu'à lui faire dire: "et auxquelles il envoya nombre d'épîtres.", bien qu'emprisonné à Rome et côtoyant de près Claude, ils pouvaient fort bien s'être informés de ce qu'il écrivait, à qui et où ces lettres étaient envoyés.

 

De ce que je suppose devoir être, Tacite en parlait-il dans les livres perdus de ses Annales (livres VII à X) couvrant les années après la mort de Tibère en 37 (18 septembre 14- 16 mars 37), celles du règne de Caligula (18 mars 37- 24 janvier 41), et une partie de celles de Claude (25/26 janvier 41- 13 octobre 54)? Ce qui nous mène au Livre XI avec l'année 47. Or, selon Eusèbe, la plus grande famine de celles qui eurent lieu durant son règne et qui toucha aussi bien la Judée que Rome eut lieu dans les premières années du règne de Claude. Mais un persécuteur qui "retourne sa veste" entre 37 et 40 pouvait difficilement échapper des mailles de la popularité faite par le bouche à oreille et à l'attention d'un historien comme Tacite. Ces livres perdus ont peu de chance d'avoir témoigné en revanche de son évangélisation à travers le monde romain, sinon par simple indication: "et il partit évangéliser à travers l'empire, dit-on" , car en 47, Paul était au début de son évangélisation dans l'empire. (45-58) qui finit environ dix ans avant la fin du règne de Néron.

 

Toujours qu'on a un seul témoignage de Tacite sur les chrétiens dans le chapitre 44 de son livre XV couvrant l'année 64 , sous le règne de Néron. Il est à remarquer qu'il aurait pu noter une partie de ses informations sous règne de Tibère; peut-être l'a t-il fait dans un premier état de son manuscrit et a-t-il reporté sa notice tibérienne sous ce chapitre réactualisant les données.

 

D'abord je donnerai la partie la plus importante dans sa langue originale en soulignant quelques mots:

 

"quos per flagitia invisos vulgus Chrestianos appellabat. auctor nominis eius Christus Tibero imperitante per procuratorem Pontium Pilatum supplicio adfectus erat; repressaque in praesens exitiablilis superstitio rursum erumpebat, non modo per Iudaeam, originem eius mali, sed per urbem etiam, quo cuncta undique atrocia aut pudenda confluunt celebranturque. igitur primum correpti qui fatebantur, deinde indicio eorum multitudo ingens haud proinde in crimine incendii quam odio humani generis convicti sunt. et pereuntibus addita ludibria, ut ferarum tergis contecti laniatu canum interirent aut crucibus adfixi"

 

Ceci pour montrer par parenthèse que Jésus-Christ fut supplicié on ne sait comment tandis que des chrétiens furent crucifiés...

 

Et voici le texte annoncé en notre langue:

 

"La prudence humaine avait ordonné tout ce qui dépend de ses conseils : on songea bientôt à fléchir les dieux, et l’on ouvrit les livres sibyllins. D’après ce qu’on y lut, des prières furent adressées à Vulcain, à Cérès et à Proserpine : des dames romaines implorèrent Junon, premièrement au Capitole, puis au bord de la mer la plus voisine, où l’on puisa de l’eau pour faire des aspersions sur les murs du temple et la statue de la déesse ; enfin les femmes actuellement mariées célébrèrent des sellisternes16 et des veillées religieuses. Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d’avoir ordonné l’incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d’autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d’hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d’infamies et d’horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d’abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d’autres, qui furent bien moins convaincus d’incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d’autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s’ouvraient à la compassion, en pensant que ce n’était pas au bien public, mais à la cruauté d’un seul, qu’ils étaient immolés.

 

Dans certaines solennités religieuses, ordonnées pour remercier ou apaiser le ciel, on couvrait les autels des mets les plus somptueux, et comme si l’on eût invité les dieux à un festin, on rangeait leurs statues à l’entour, celles des dieux sur des lits, lectos, pulvinaria, celles des déesses sur des sièges, sellas ; d’où lectisternia et sellisternia."
Les romains étaient bien aveugles quant à leur propre superstition dans leur recours aux dieux pour calmer la populace accusant le "fou à lier" Néron, lequel se fourvoya en trouvant un bouc émissaire idéal et lamentable (le bouc-émissarisme est toujours lamentable): les chrétiens.
Ainsi aura t-il fallu cet épisode tragique et cruel pour qu'on prête attention aux Chrétiens et à leur origine. Car Tacite, étrangement ne nomme pas le crucifié "Jésus" mais "le Christ. Et son chapitre s'intitule "Les chrétiens". Il aurait pu faire un rapprochement entre "Christ" et "Chrétien", mais pas inventer le terme. Il serait surprenant qu'il n'ai pas entendu parler des "chefs" poursuivis de cette nouvelle "classe d'hommes", de cette "abominable superstition". Tacite, né en 58, mort en 120 publie cela en 110.
C'est un peu comme si moi, je me faisais l'historien de la guerre 39-45 et de la guerre 14-18. La crucifixion, c'est 14-18; la persécution néronienne des chrétiens: 39-45. Je serais comme Tacite qui aura été dans la même position que Luc – bien que plus éloigné que lui des évènements racontés: témoins vivants à chercher; annales, livres d'histoire à égréner.
Pline le Jeune à Trajan vers 111-112 (Livre X, lettres 97 et 98)

 

PLINE A L'EMPEREUR TRAJAN

 

Je me fais une religion, seigneur, de vous exposer tous mes scrupules ; car qui peut mieux, ou me déterminer, ou m'instruire ? Jen'ai jamais assisté à l'instruction et au jugement du procès d'aucun chrétien. Ainsi je ne sais sur quoi tombe l'information que l'on fait contre eux, ni jusqu'où l'on doit porter leur punition. J'hésite beaucoup sur la différence des âges. Faut-il les assujettir tous à la peine, sans distinguer les plus jeunes des plus âgés ? Doit-on pardonner à celui qui se repent ? ou est-il inutile de renoncer au christianisme quand une fois on l'a embrassé ? Est-ce le nom seul que l'on punit en eux ? ou sont-ce les crimes attachés à ce nom ? Cependant voici la règle que j'ai suivie dans les accusations intentées devant moi contre les chrétiens. Je les ai interrogés s'ils étaient chrétiens. Ceux qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois, et je les ai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, je les y ai envoyés. Car, de quelque nature que fût ce qu'ils confessaient, j'ai cru que l'on ne pouvait manquer à punir en eux leur désobéissance et leur invincible opiniâtreté. Il y en a eu d'autres, entêtés de la même folie, que j'ai réservés pour envoyer à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains. Dans la suite, ce crime venant à se répandre, comme il arrive ordinairement, il s'en est présenté de plusieurs espèces. On m'a remis entre les mains un mémoire sans nom d'auteur, où l'on accuse d'être chrétiens différentes personnes qui nient de l'être et de l'avoir jamais été. Elles ont, en ma présence, et dans les termes que je leur prescrivais, invoqué les dieux, et offert de l'encens et du vin à votre image, que j'avais fait apporter exprès avec les statues de nos divinités ; elles se sont même emportées en imprécations contre Christ. C'est à quoi, dit-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui sont véritablement chrétiens. J'ai donc cru qu'il les fallait absoudre. D'autres, déférés par un dénonciateur, ont d'abord reconnu qu'ils étaient chrétiens ; et aussitôt après ils l'ont nié, déclarant que véritablement ils l'avaient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns, il y avait plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d'années ; quelques uns, depuis plus de vingt. Tous ces gens-là ont adoré votre image et les statues des dieux ; tous ont chargé Christ de malédictions. Ils assuraient que toute leur erreur ou leur faute avait été renfermée dans ces points : qu'à un jour marqué, ils s'assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient tour à tour des vers à la louange de Christ, comme s'il eût été dieu ; qu'ils s'engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne point commettre de vol, ni d'adultère ; à ne point manquer à leur promesse ; à ne point nier un dépôt : qu'après cela ils avaient coutume de se séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en commun des mets innocents ; qu'ils avaient cessé de le faire depuis mon édit, par lequel, selon vos ordres, j'avais défendu toutes sortes d'assemblées. Cela m'a fait juger d'autant plus nécessaire d'arracher la vérité par la force des tourments à deux filles esclaves qu'ils disaient être dans le ministère de leur culte ; mais je n'y ai découvert qu'une mauvaise superstition portée à l'excès ; et, par cette raison, j'ai tout suspendu pour vous demander vos ordres. L'affaire m'a paru digne de vos réflexions, par la multitude de ceux qui sont enveloppés dans ce péril : car un très grand nombre de personnes de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront tous les jours impliquées dans cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il a gagné les villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut remédier, et qu'il peut être arrêté. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples, qui étaient presque déserts, sont fréquentés, et que les sacrifices, longtemps négligés, recommencent. On vend partout des victimes, qui trouvaient auparavant peu d'acheteurs. De là, on peut juger quelle quantité de gens peuvent être ramenés de leur égarement, si l'on fait grâce au repentir.

 

TRAJAN A PLINE

 

Vous avez, mon très cher Pline, suivi la voie que vous deviez dans l'instruction du procès des chrétiens qui vous ont été déférés ; car il n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale dans cette sorte d'affaires. Il ne faut pas en faire perquisition : s'ils sont accusés et convaincus, il les faut punir. Si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien, et qu'il le prouve par sa conduite, je veux dire en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir, de quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé. Au reste, dans nul genre de crime l'on ne doit recevoir des dénonciations qui ne soient souscrites de personne ; car cela est d'un pernicieux exemple, et très éloigné de nos maximes.

 


Texte latin:

 

[à voir dans fichier "TEXTE LATIN DE PLINE à Trajan]

 

Suétone: Vie des douze Césars ( Vie de Néron XVI, 3):

 

"Il livra aux supplices les Chrétiens, race adonnée à une superstition nouvelle et coupable."

 

(Vie de Néron, XXV: 11):

 

"Il chassa de la ville les Juifs qui se soulevaient sans cesse à l’instigation d’un certain Chrestus."

 

(" Iudaeos impulsore Chresto assidue tumultuantis Roma expulit.")

 


La fin de ce chapitre est digne d'intérêt à titre de comparaison de traitements en matière de religion, et pour leur source...:

 "Il abolit entièrement dans les Gaules la religion cruelle et barbare des Druides, qu’Auguste n’avait interdite qu’aux citoyens. D’un autre côté, Claude entreprit de transférer de l’Attique à Rome les mystères d’Éleusis, et il proposa de reconstruire en Sicile, aux dépens du trésor du Peuple romain, le temple de Vénus Érycine qui était tombé de vétusté. (14) Il contracta une alliance avec les rois, après avoir immolé une laie sur la place publique, et fait lire l’ancienne formule des féciaux. (15) Mais toutes ces dispositions, ainsi que la plus grande partie des actes de son gouvernement, étaient inspirées plutôt par la volonté de ses femmes et de ses affranchis que par la sienne. En tout lieu et presque toujours, il se montrait tel que le commandait leur intérêt ou leur caprice."